vendredi 14 août 2009

Pennac (D.) / Apprendre par cœur

(...) (votre fils) va adorer ça, faites-lui confiance, le goût de ces mots dans sa bouche, les fusées éclairantes de ces pensées dans sa tête, et découvrir les capacités prodigieuses de sa mémoire, son infinie souplesse, cette caisse de résonance, ce volume inouï où faire chanter les plus belles phrases, sonner les idées les plus claires, il va en raffoler de cette natation sublinguistique lorsqu'il aura découvert la grotte insatiable de sa mémoire, il adorera plonger dans la langue, y pêcher les textes en profondeur, et tout au long de sa vie les savoir là, constitutifs de son être, pouvoir se les réciter à l'improviste, se les dire à lui même pour la saveur des mots. Porteur d'une tradition écrite grâce à lui redevenue orale, il ira peut-être même jusqu'à les dire à quelqu'un d'autre, pour le partage, pour les jeux de la séduction, ou pour faire le cuistre, c'est un risque à courir. Ce faisant il renouera avec ces temps d'avant l'écriture où la survie de la pensée dépendait de notre seule voix. Si vous me parlez régression je vous répondrai retrouvailles ! Le savoir est d'abord charnel. Ce sont nos oreilles et nos yeux qui le captent, notre bouche qui le transmet. Certes, il nous vient des livres, mais les livres sortent de nous. Ca fait du bruit, une pensée, et le goût de lire est un héritage du besoin de dire.

PENNAC (Daniel), Chagrin d'école, Gallimard, coll. "Folio", p. 157.

lundi 29 juin 2009

Montesquieu / Le plus noble, le plus parfait, le plus exquis de nos sens

Divines muses, je sens que vous m'inspirez, non pas seulement ce que l'on chante à Tempé sur les chalumeaux, ou ce qu'on répète à Délos sur la lyre. Vous voulez encore que je fasse parler la raison. Elle est le plus noble, le plus parfait, le plus exquis de nos sens.

MONTESQUIEU, L'esprit des lois, tome II, éd. de R. Derathé, Garnier, coll. "Classiques" [Livre XX, Chapitre I], 1973, p. 2.

mercredi 3 juin 2009

Ponti (C.) / Je suis fils d'enseignant

Je suis fils d'enseignant: j'ai eu la problématique enseignante et la pédagogie à l'école et à la maison, en même temps, y compris la nuit. Je sais qu'un enseignant, pour le meilleur et pour le pire, ne peut rien faire d'autre - c'est sa fonction, c'est sa nature, c'est son but et c'est son droit - que de tout transformer en matériel pédagogique. Donc, en tant qu'auteur, je n'y peux rien. Ça me fait plaisir quand c'est intéressant de mon point de vue, ça m'ennuie quand c'est inintéressant de mon point de vue. Je ne demande qu'une chose, c'est que personne ne s'imagine que je fais des livres pédagogiques et que personne ne s'imagine que je suis au service de l'enseignement.

PONTI (Claude), L'école des lettres, n°4.

lundi 1 juin 2009

Bruno (F.) & Bruneau (Ch.) / La règle des participes

La règle des participes est une règle artificielle, à laquelle les grammairiens logiciens ont attaché, depuis la fin du XVIIIe siècle, une importance excessive. Il est regrettable que l'Université, au XIXe siècle, ait repris cette tradition. Il serait sage de laisser toute liberté à l'usage, qui tend évidemment à considérer le participe construit avec être comme un adjectif variable, et le participe construit avec avoir comme une forme verbale invariable.

BRUNOT (Ferdiand) & BRUNEAU (Charles), Précis de grammaire historique de la langue française, Masson & Cie, Paris, 1949, p. 403.

Weil (S.) / La joie d'apprendre

La volonté, celle qui au besoin fait serrer les dents et supporter la souffrance, est l'arme principale de l'apprenti dans le travail manuel. Mais contrairement à ce que l'on croit d'ordinaire, elle n'a presque aucune place dans l'étude. L'intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu'il y ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie. L'intelligence ne grandit et ne porte de fruits que dans la joie. La joie d'apprendre est aussi indispensable aux études que la respiration aux coureurs. Là où elle est absente, il n'y a pas d'étudiants, mais de pauvres caricatures d'apprentis qui au bout de leur apprentissage n'auront même pas de métier.

WEIL (Simone), Attente de Dieu [1942], sur Sénevé, via le FriendFeed de Cercamon.

dimanche 17 mai 2009

Vailland (R.) / De l'homme d'esprit

J'ai cru voir sur Internet, voici peu, que certains adversaires de la loi Hadopi demandaient le boycott du groupe de 4 artistes dits "de gauche" qui l'avaient défendue (groupe formé par Pierre Arditi, Juliette Gréco, Maxime Le Forestier et Michel Piccoli)... Puis, je n'ai plus rien vu de semblable... Sans doute m'étais-je trompé. Sans doute ce boycott n'a-t-il jamais été demandé par personne... Mais ce mauvais rêve m'a fait songer à un paragraphe de Roger Vailland que je ne résiste pas à l'envie de copier ici. Il dit:

"... j'ai moi aussi beaucoup voyagé; j'ai été mêlé aux affaires politiques; j'ai enfin appris à prendre les hommes pour ce qu'ils sont, à les juger pour ce qu'ils font, à ne pas les juger et à ne pas toujours exiger que mon assentiment soit condition de ma fidélité. L'esprit ne m'apparaît plus comme légèreté, manque de poids. L'imbécile s'incarne sans réserve dans son imbécillité, le sectaire dans la doctrine de sa secte, l'assassin s'inonde du sang de sa victime; c'est la même démarche. Mais l'homme d'esprit garde toujours ses distances. Sa gaité même amère, ses mots même méchants, son affabilité même perfide sont les marques les plus exquises de cette distance que l'être doué de raison met entre soi-même et le monde pour raisonner clairement du monde et de lui-même dans le monde."

VAILLAND (Roger), Éloge du cardinal de Bernis (1956), Grasset, coll. "Les Cahiers rouges", 1988, pp. 33-34.

dimanche 12 avril 2009

Ponge (F.) / Les deux piliers de l'art

Très souvent, j'ai affirmé que rien ne pouvait être fait de bon, en matière d'écriture, comme aussi bien en matière de peinture ou de musique, enfin en tout autre art de ce genre, si la sensibilité au mode d'expression choisi (en l'espèce, pour les écrivains, la langue, les mots) n'était pas au moins égale à la sensibilité au monde extérieur.

PONGE (Francis), Entretiens de Francis Ponge avec Philippe Sollers, Paris, Gallimard/Seuil, 1970, pp. 47-48.